L’Entreprise : SOUFFRANCE DES PATRONS DE PME Un tabou à lever

L’Entreprise : SOUFFRANCE DES PATRONS DE PME Un tabou à lever

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SOUFFRANCE DES PATRONS DE PME Un tabou à lever

Un patron a l’image d’un homme fort, tel un capitaine prêt à affronter toutes les tempêtes. Il ne peut souffrir ! Et pourtant… Sa santé est souvent fragilisée par le stress, la surcharge de travail, l’incertitude et la solitude, particulièrement dans les PME. Les maux sont réels, mais rarement verbalisés.

Le suicide d’un salarié de France Télécom fait

la une des médias. Celui d’un petit patron est à peine évoqué en deux lignes dans la presse quotidienne régionale. C’est un fait. Les dirigeants restent eux mêmes muets sur cette réalité, et les élites sourdes à ces souffrances”, s’offusque Olivier Torrès, chercheur à l’université de Montpellier, dans l’Hérault. Spécialiste des PME et PMI, il veut faire toute la lumière sur ces maux cachés. Pour cela, il a créé en janvier dernier un observatoire sur la santé de ces patrons, baptisé Amarok. Sa première enquête, effectuée auprès de 400 chefs d’entreprise, est sans appel : 94 % d’entre eux souffrent d’insomnie ! “Chute capillaire, prise de poids, infarctus, perte du désir… L’homme se tait mais le corps parle. Véritable chevalier des temps modernes, le patron renforce souvent ses mécanismes de blindage. Au risque de plonger plus bas”, souligne Damien Richard, professeur de management à l’école supérieure de commerce (ESC) de Chambéry, en Savoie. Franck Fleury, 43 ans, ancien patron, acquiesce. La tête qui explose, les cordes vocales qui lâchent, l’oreille qui, soudain, n’entend plus, l’équilibre qui devient précaire… Il a connu bien des troubles. “Cela advenait souvent en période de bilan. J’avais mal, mais pas conscience de cette souffrance. Je me battais pour sauver ma boîte”, reconnaît l’expéditeur de logiciels, dont l’entreprise était située à Meylan, en Isère. Il demande finalement la mise en liquidation de sa société en 2007 qui ne compte alors plus que trois salariés. “Lorsque vous montez sur le ring, vous savez que vous allez prendre des coups. Mais il faut être vigilant pour ne pas se faire broyer”, conclut il. Il est aujourd’hui directeur commercial du groupe Coxi mage, à Meylan. Certains s’enferrent plus durement dans leurs difficultés, culpabilisent vis à vis de leurs salariés et craignent, s’ils parlent, que banquiers et fournisseurs les lâchent. ”Résultat, ils attendent trop longtemps pour tirer la sonnette d’alarme et se faire aider”, regrette Philippe Piot, fondateur en Savoie d’un comité d’entraide destiné aux dirigeants. A la tête de deux boutiques France Pare brise, à Echirolles et Saint Martin d’Hères, Béatrice Parriot Rolland, 32 ans, aurait pu tomber dans le piège. Financièrement, sa société, composée en tout de huit salariés, va bien. La jeune dirigeante se démène pour développer son affaire. Mais lorsqu’en 2007 à une semaine d’accoucher, elle reçoit la lettre de démission de son meilleur technicien, c’est l’effondrement. Elle ne peut plus continuer ainsi. Elle doit déléguer plus et s’y prépare avec l’aide de la chambre de métiers et de l’artisanat de Grenoble. “Ce dont souffre le plus les dirigeants, c’est le trop. Trop de boulot, trop de stress, trop d’isolement, trop d’incertitude, trop d’affectif, trop de culpabilité… L’un des remèdes est de les aider à s’appuyer sur des gens autour d’eux en interne et en externe, et d’apprendre à se préserver”, résume Jean Philippe Martin, le consultant qui l’a suivie et aidée. “Cela va bien mieux et je me sens moins seule depuis”, note aujourd’hui Béatrice Parriot Rolland. Certains patrons, comme Nicolas Tillié de la société Ramus en Savoie, n’hésitent pas à se tourner vers la sophrologie ou la méditation pour trouver le bon équilibre. “Il faut apprendre à vivre avec ces tensions et surtout ne jamais rester seul”, insiste il, soucieux d’évoquer ces souffrances lors de la prochaine conférence du Centre des jeunes dirigeants (CJD) de Savoie, le 21 octobre à Chambéry. Olivier Torrès y interviendra. Le fondateur d’Amarok en fera de même le 16 novembre à la CCI de la Haute Savoie, à Annecy. Pour que le tabou soit levé…

Par Nathalie RUFFIER

QUESTIONS À Olivier Torrès

Professeur de management à l’université de Montpellier et chercheur associé à l’EMLYON business school, il est le créateur de l’observatoire national sur la santé des patrons de PME, appelé Amarok.

Le stress ou la surcharge de travail semblent faire partie du quotidien d’un dirigeant de PME. Peu parlent pour autant de souffrance. Pourquoi ?

Dans l’imaginaire collectif, le patron, par sa position dominante, ne peut souffrir, et lui même, parce qu’il symbolise le leadership, se mure dans sa posture de chef. Toujours se battre, ne jamais se plaindre ! D’ailleurs, la médecine du travail les exclut. Résultat, il y a plus de statistiques sur la santé des baleines bleues que sur celle des patrons ! Et ce, que ce soit en France, en Amérique ou au Japon…

Les petits patrons sont ils plus exposés que les dirigeants de grandes entreprises ?

Bien sûr. Deux modes coexistent : celui du management à distance, propre à la grande entreprise qui fonctionne comme une tour de contrôle, et le management de proximité de la PME où le patron est bien souvent seul dans le cockpit. Par exemple, en cas de licenciement dans une grande entreprise, ceux qui mettent en œuvre le plan social ne sont pas ceux qui l’ont décidé. Cette distanciation dilue les responsabilités et plus personne ne se sent coupable. Dans une PME, à l’inverse, c’est le dirigeant qui décide et qui exécute seul la décision. Il culpabilisera davantage et vivra parfois un véritable traumatisme. Et certains burn out [syndrome d’épuisement professionnel, ndlr] dégénèrent quelques fois jusqu’au suicide.

En quoi l’observatoire que vous avez lancé sur la santé des patrons va til les aider à aller mieux ?

La souffrance des patrons de PME est inaudible et inavouable en l’absence de données fiables sur leur santé. Nous allons d’abord mener une étude épidémiologique sur ce sujet. Le protocole a déjà été établi avec la société d’expertise Biostatem. Il s’agit maintenant de lancer cette étude. Et nous allons aussi explorer plusieurs thématiques, comme l’impact des problèmes financiers sur la santé des patrons ou les effets d’une impuissance soudaine lorsque des commerçants se font braquer… En identifiant clairement toutes ces souffrances et en mettant des mots sur ces maux, Amarok va aider les patrons à mieux vivre. C’est essentiel lorsque l’on sait que les PME assurent deux emplois sur trois et 60 % de notre PIB !

www.observatoireamarok.net